Number 9

single

Effendi / 11 octobre 2017

Enregistré au :  Studio PM, Montréal, Québec
Prise de son : Pascal Sheffeshy
Mixage : Pascal Sheffeshy au Studio le Hublot
Matriçage : LeLab, Marc Thériault
Conception graphique : Pascal Milette
Photographies : Mathieu Rivard
Réalise par : François Bourassa
Producteur exécutif : Heidi Fleming

Notes d’accompagnement

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Dans le présent album, de toute évidence le neuvième à son propre chef, le pianiste montréalais François Bourassa propose sept nouvelles compositions de son cru, lesquelles sont interprétées par son quartette. Celles-ci sont marquées par autant d’influences que de rencontres fortuites et de lieux fréquentés sur son parcours. L’écoute du programme musical met en évidence une certaine impression d’introspection. Pourtant, c’est l’investissement total dans le moment qui demeure le véritable enjeu de ce disque, celui qui motive autant Bourassa comme compositeur et improvisateur que ses hommes.

Membres de la formation du pianiste depuis 2002, le joueur d’anches André Leroux, le bassiste Guy Boisvert et le batteur Greg Ritchie répondent autant aux exigences techniques de leur chef que de s’investir dans son imaginaire sensuel. Ces musiciens se lancent donc à fond dans des aventures qui ne manquent jamais de révéler de nouvelles découvertes à chaque écoute. La musique de ce disque se déploie aussi sur plusieurs plans : du lyrisme mélodique, elle peut basculer dans de pures abstractions sonores; ailleurs, un passage rapide peut se dissoudre hors de tout tempo, ou elle peut se faire circonspecte pour alors éclater dans une liberté d’expression individuelle totale. Les pièces aboutissent cependant à des finales satisfaisantes, certaines laissées en suspens, d’autres arrivant à une véritable résolution. Au fil des plages, on y entend autant de finesse que de passion, autant d’écorchures que de douceurs, autant de structures formelles que d’associations libres, voire certains passages purement oniriques. Bourassa et ses acolytes réussissent à conjuguer toutes ces tangentes pour en arriver à un tout qui découle d’une sensibilité partagée.

Quant au titre de cette production, il se peut que quelques mélomanes d’un certain âge se posent la question s’il y a une liaison à établir entre celui-ci et un autre de ce célèbre quatuor d’autrefois qui retenait son identité propre dans toute la diversité qu’elle célébrait. Y aurait-il un rapport quelconque entre ce Number 9 et le collage de musique concrète qui hante le fameux album blanc des Beatles ?… « J’adore Revolution 9 de John Lennon, » affirme Bourassa, qui est justement de cette génération (il est né en 1959), « la musique électronique de Stockhausen a influencé ce morceau-là. »

Mais qu’est-ce qui en est de la première pièce, Carla und Karlheinz, le second étant le prénom de Stockhausen, le premier celui de Bley ? « J’aime beaucoup la musique de celle-ci, ses pièces du début des années 1960 comme Ictus ou Barrage que jouait son mari de l’époque Paul Bley. Mantra de Stockhausen, composition pour deux pianos et électroniques, en est une qui me parle particulièrement, comme celles de sa première période, les Klavierstücke tout spécialement.

La ligne mélodique oblique et biseautée de cette pièce d’ouverture atteint son objectif émotif désiré en liant les mondes musicaux de deux compositeurs innovateurs des XXe et XXIe siècles, peu importe le gouffre stylistique qui les sépare. (Pour la cause, essayez de siffler l’air ! Aussi improbable soit-il, on peut y arriver tout comme l’une ou l’autre des mélodies angulaires d’Eric Dolphy ou d’Ornette Coleman.) Même s’il y a un fossé entre les genres, les parties constituantes de Carla und Karlheinz s’imbriquent de manière imprévisible en formant un tout organique, et ce, sans l’emploi des opérations aléatoires de l’Allemand.

La touche de Bourassa,  nette et bien déliée, pourrait rappeler celle de Paul Bley (autre Montréalais de souche), mais il cite bien d’autres claviéristes modernes à titre d’influence, tout comme des bluesmen et des musiciens de rock progressif, sans oublier ses atomes crochus pour les musiques savantes occidentales. Bourassa, comme son groupe d’ailleurs, ne se cantonne donc pas dans un lieu délimité, d’où cette complicité exemplaire entre ses membres. Aucune justification n’est nécessaire : seule l’écoute suffit, une acceptation et, au bout du compte, un enrichissement personnel.

Le jeu d’écoute de ces performances vaut bien la chandelle. Leroux s’engage pleinement dans les compositions et concepts de son chef, et son jeu au saxo ténor, tout aussi personnel que magistral, démontre une grande sensibilité en matière de dynamiques et d’attaques. Dans 5 and Less — un morceau en métrique 5/4 incluant des mesures à trois et à deux temps, selon Bourassa — Leroux flotte gracieusement. En contrepartie, le saxo élève la tension jusqu’au débordement dans Frozen — titre attribué par une fille de six ans qui jouait avec son fils lors d’une répétition du musicien à domicile, celui-ci croyant que la pièce évoquait en elle quelque chose d’un film animé de Disney.

La flûte de Leroux semble avoir l’urgence d’un cri d’oiseau de jungle dans l’ouverture du disque, tandis que sa clarinette rumine sur 11 beignes (chiffre indiquant le nombre de battements par mesure). De telles mesures composées ne sont pas un obstacle pour lui — et ne devraient pas déranger l’auditeur — vu le phrasé aussi solide que souple du bassiste. Le jeu de Boisvert se marie parfaitement avec celui du batteur Ritchie qui, lui, ne donne jamais l’impression qu’il y a une battue à compter, juste des rythmes à étaler et à broder. Restreint dans son jeu et coloriste talentueux, le percussionniste sous-tend subtilement le piano et le saxo soprano de Leroux dans Past Ich, caressant à peine ses cymbales — il s’agit d’une vieille mélodie que le pianiste dit avoir ressuscitée de l’oubli.

Lostage est un néologisme du pianiste, « une construction mi-française mi-anglaise signifiant une perte de contrôle », précise-t-il. Le quartette se place un peu dans cet état sans toutefois déraper, leurs liens étant trop soudés pour perdre complètement pied. En 2015, Bourassa séjourna dans l’appartement d’artiste tenu par le gouvernement du Québec à Paris, son adresse lui fournissant le nom de sa composition 18, rue Hôtel-de-Ville. Cette pièce, que l’on pourrait qualifier de maillon le plus contemplatif de la chaîne, offre les moments les plus sentis et personnels : doutes, regrets, déceptions, craintes et tristesse y sont exprimés, quoique ces états d’âme soient tous mis au repos. Les 11 beignes, en contraste, donnent des allures d’un jeu de chat talonnant une souris dans un labyrinthe. Clarinette basse et piano s’esquivent, titubent légèrement, mais retombent de plain-pied, la basse et la batterie les tenant en bride.

Comme toute tentative d’expliquer la musique en mots n’est qu’approximative, il suffit de laisser les morceaux de ce disque parler d’eux-mêmes. Le quartette ratisse très large et pige dans un vaste éventail de procédés musicaux sophistiqués, chaque audition révélant de nouvelles trouvailles. À l’instar de cette Revolution 9 des Quatre Garçons, ce Number 9 se déploie dans le mystère au premier abord, sa profondeur se dévoilant à chaque nouvelle approche. La communion entre Bourassa, Leroux, Boisvert et Ritchie vaut plus d’une écoute attentive. Vous verrez, vous en sortirez éclairés par leur lanterne musicale.

Howard Mandel

Traduction : Marc Chénard

Effendi / 11 October 2017

Recorded at :  Studio PM, Montréal, Québec
Sound engineer : Pascal Sheffeshy
Mixing :Pascal Sheffeshy au Studio le Hublot
Mastering : LeLab, Marc Thériault
Design : Pascal Milette
Photography : Mathieu Rivard
Produced by : François Bourassa
Executive producer : Heidi Fleming

Liner notes

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On Number 9, François Bourassa’s ninth album of original music for his own band, the Montreal-born pianist and empathic colleagues allude to formative influences, serendipitous encounters and places from his past. That might suggest a highly reflective program, and the seven performances here certainly convey thoughtfulness. But the true focus of composer-improviser Bourassa and his ensemble, from beginning to end of the record, is in the moment, now.

Sensuous imagination supported by sterling technique, François here empowers reeds player André Leroux, bassist Guy Boisvert, drummer Greg Ritchie — a cast he first assembled in 2002 — to embark on an adventure-strewn, winding road that tours vistas and waysides of a collective mindscape, strikingly different at every go ’round, each listen. The music of Number 9 cycles from melodic lyricism to pure sonics, from a swinging basis to open space, from probing inquiry to fervent self-expression to satisfying resolutions, sometimes conclusive. There is finesse and passion, flintiness and warmth, formal structures and free association. Some of Number 9 is simply dreamy. Bourassa and company make these diversities all of one piece, aspects of an ensemble sensibility.

Given the album’s title, we of a certain age must wonder if it’s a nod to another four-man band that celebrated variety while maintaining its singular identity. Does Number 9 refer to the haunting musique concrète collage on the Beatles’ White Album? « I love ‘Revolution 9″ by John Lennon, » acknowledges Bourassa, who is of that age (b. 1959). « It was influenced by Stockhausen’s electronic music. » Then are the other names of « Carla and Karlheinz » respectively Bley and Stockhausen? « I love Carla Bley’s music of the early ’60s like ‘Ictus’ and ‘Barrage,’ played by Paul Bley, » he says. « I also love ‘Mantra for two pianos and electronics’ by Karlheinz, among many of his early pieces. »

So yes, the first track’s jaunty yet oblique line (try humming it! As improbable yet inevitable as Eric Dolphy’s angular melodies, or Ornette Coleman’s) achieves its affect purposefully, linking two 20th-21st Century innovators, never mind the gulfs between their worlds or « styles. » They may even conflict – the parts of « Carla and Karlheinz » fit together unpredictably yet organically, not employing Stockhausian aleatory operations).  Bourassa’s deft, initially dry touch may imply that of Paul Bley (another Montrealer), but he claims many other piano modernists, bluesmen and prog rockers, too, as inspirations, and clearly is steeped in Western European classicism. Consequently, the composer-pianist’s position is not bound or limited, and this quartet does something beyond genre: Collaborate as only its four members can. No justification necessary for such an approach – we listen, accept, enjoy and are deepened.

The pleasures provided by this group make it easy. Applying himself to Bourassa’s themes and concepts, Leroux wields his tenor saxophone distinctively and masterfully; he’s especially sensitive to attack and dynamics, floating the theme of « 5 and less » (in 5/4, explains Bourassa, « with bars of ¾ and 2/4 ») gently, but builds to blasting on the darkly epic « Frozen » (which Bourassa says was titled by « a six-year-old little girl who was playing with my son when she heard me run through it; maybe for her it had something to do with the Disney animated movie, but if so I don’t know »).

On « C & K, » Leroux’s flute has the urgency of a jungle bird, and he uses the clarinet on « 11 beignes » (in 11/4 time) as an instrument of deliberation. He isn’t troubled by the odd time signatures, nor need you be, because Boisvert phrases firmly and gracefully on his bass, and in flowing concert with drummer Ritchie, who never lets on there’s anything to count, merely rhythms to discern and enhance. He’s a talented, restrained colorist, barely touching his cymbals on the languid « Past ich » (« an old melody which I’ve never used before, » Bourassa mentions), offsetting the subdued piano vamp and Leroux on soprano sax.

« Lostage » is a word Bourassa invented, as he says, « half-English, half-French, meaning loss of control, » a state the quartet depicts but doesn’t venture — the lines connecting the four are too strong. « 18 rue de l’Hotel de Ville » is the address of the Studio du Quebec in Paris where Bourassa resided for six months in 2015. In this perhaps most ruminative episode of Number 9, we are privy the strongest, most personal emotions –the music evokes doubts, regrets, disappointments, fears, sadness, and also puts them to rest. After that, « 11 beignes » is like a cat-and-mouse hide-and-seek game set in a maze. Bass clarinet and piano tag each other, slip off, return, while bass and drums keep them from straying far off track.

Are Bourassa’s remarks about his compositions simple, sketchy? The songs on Number 9 speak for themselves. The quartet covers a lot of ground from a complex of perspectives, new details unveiled with each turn of the ear. Number 9 at first contact, like the Beatles’ « Revolution 9, » is mysterious, but proves much more compelling. Hear Bourassa, Leroux, Boisvert and Ritchie commune. Return, repeat, replay, dig in, lay back. A world of music comes clear.

Howard Mandel